Contre le temps

Nous étions si nombreux. Et notre enfance rêvait
éveillée dans les cours derrière un ballon de football
et c’était encore le mois de mai, en 1975,
quand la lumière des réverbères
projetait son ombre sur nos vertes années
et il fallait se coucher tôt
car demain il y a école.

Car nous tentions de comprendre ce que cachaient
dans leur cœur de pluie les paroles douces du silence.
Expliquer, à grand peine, les larmes simples de ces jours-là,
la joie violente et subite : image de quelques souvenirs
qui dans le vide luttent pour exister.

(Mon cœur est cet écolier qui pleure
dans le coin sombre de l’école).

Déjà novembre. Il arrivait des nouvelles lointaines qui parlaient
d’une mort opaque, dense, que sais-je?,
des nouvelles vertes comme la mousse sur la pierre, des nouvelles bleues
comme les yeux d’une nuit longue et humide,
j’aurais du mal à vous dire, à présent que mes souvenirs sont vagues,
comment  le temps est passé
car alors le temps n’existait même pas et  la lune,
la lune était une assiette de lait où les chats allaient boire.

Xuan Bello

Ce poème fait partie du recueil La vida perdida (1999)

Só há dragões

Tel le marin perdu, impuissant,
à la dérive sur l’étrange mer du désamour,
je me retrouve ainsi
à la lumière des maudits
réverbères des parcs,
au comptoir des bars
trinquant avec n’importe qui
ou écrivant des vers
-des vers qui ne me guériront pas-
pour la personne dont je n’obtiens ni soutien
ni apaisement.


À la mer déchaînée remplie d’éclairs
et de dieux cruels qui savent fouiller
dans le livre fermé de la mémoire
succèdent le calme, en suspens,
l’horizon dégagé et en un instant
(on entend une musique nostalgique à la radio)
je songe que là-bas au loin,
bien au-delà de la ligne de l’ombre,
la où personne ne m’attend,
se trouve la terre promise,
le doux regard qui m’abrite,
était la mort.


J’essaie de me rappeler des routes, des méridiens,
des coordonnées, des cendres et la certitude
que vivre n’est plus nécessaire.
Je voudrais seulement partir à la dérive,
oublier la main amère
des livres ou du valium
ce dont nous prévenaient les terribles
cartes rongées par le temps :
au-delà de cette limite
il n’y a que des dragons.

 

Só há dragões

Como’l marineru perdíu, impotente,
al aldu na mar estraño del desamor,
asina m’alcuentro d’esta manera
a la lluz de les condenades
faroles de los parques,
na barra de los chigres
de folixa con quienquiera
o escribiendo versos
-versos que nun han saname-
por quien nun atopo amparu,
nin sosiegu.

A la mar bravo con rellampos
y dioses crueles que saben xurgar
nel llibru cerráu de la memoria,
sucédese la calma, expectante,
l’horizonte espeyáu y nun momentu
(sona nostálxico música pela radio)
pienso qu’ellacullá,
más p’allá de la llinia de sombra
onde naide nun m’espera,
ta la tierra prometío,
la mirada duce que m’abriga
y ye la muerte.

Intento remembrar rutes, meridianos,
coordinaes, cenices y la certeza
de que vivir yá nun ye necesario.
Namás quería navegar al debalu,
escaeceme de la mano amarga
de los llibros o del valium
d’aquello qu’avisaben gafo
mapes abirugaos pol tiempu:
d’equí pa en delantre
namás dragones.

 

 Xuan Bello

Ce poème est extrait de La vida perdida (1999)

Sur le mont Mulleirosu

J’ai connu un berger dans la forêt, sur les versants du mont Mulleirosu,

il y a de très nombreuses années. J’étais encore jeune

mais je tenais déjà la solitude par la main. Je me souviens qu’il m’a dit

qu’en hiver dans la cabane, près du feu,  il y avait suffisamment de temps

pour penser à la vie. Je pense maintenant aux mains du berger, enflées

par le froid de nombreux hivers, se chauffant à l’amour du feu.

Il ferme les yeux et voit s’écarter les images du jour

lorsque d’autres apparaissent, douces ou terribles, d’un autre temps, qui l’accompagnent.

Il voit un berceau rouge que son père avait fait pour lui, qui était un enfant;

il voit une maison qui brûle, qui brûle et après, plus tard,

il voit le monde se transformer en échafaudages et en maçons qui sifflotent, joyeusement,

Adios muchachos;  il voit des bœufs attelés ; il voit des hommes qui fauchent

des prés de brouillard, il voit un bateau, il est en train de voir la mer et de la ville de La Havane

et le lever du jour du 2 Mars 1940; dans les braises

il regarde la bataille de l’Èbre, des chevaux au galop, ces soldats allemands

à Tinéu, autour d’une barrique de vin, fredonnant une chanson très triste.

Il y a de nombreuses années j’ai connu un berger, il y a de nombreuses années.  Il me disait

qu’en hiver, dans la cabane, il y avait trop de temps pour penser à la vie.

J’étais encore jeune, mais la solitude me tenait par la main.

Xuan Bello

Ce poème est extrait de La vida perdida (1999)

 

Littérature

Telle est la vertu du poème:

perdurer, au-delà

de l’oubli de quelques années passées,

comme toutes les autres, en vain. Perdurer

dans notre sang, se faire une place

dans la mémoire caduque des hommes.

Le poète parle des champs de Thrace,

la poulinière.

Des rues

poussiéreuses de Rome, où va

l’après-midi en direction des bains

l’aimée Lesbie.

De la bruine silencieuse frôlant

la peau nette de l’eau, dans le fleuve Huang.

De l’Inde.

De Sumatra.

De Londres

et de Carthage.

Des mers du sud.

D’une route, sur le chemin de Sintra,

quand la vie exhale

une odeur d’herbe fraîchement coupée.

Je lis les poèmes et les hautes images

-l’essence musicale des vers-

me rappellent mes années

irrémédiablement perdues.

Paniceiros. L’immense plage

de Barayu, au mois de juillet.

La lumière pénétrant lentement

dans une maison de la rue Oscura.

 Xuan Bello

Ce poème est extrait de La vida perdida (1999)

 

Variations sur mon nom

Toi,
qui pourrais être João Velho
dans la clarté bleue de Sintra.
Au loin, distant et amical,
tu devines ton seigneur El-Rei
don Sebastião.

Toi,
qui parcours des terres lointaines
et que l’on nomme Jean Vieilh.
Tu te remémores ces jours
si tristes en Auvergne
lorsque tu écoutes pour la première fois
– immense et étrange –
la voix du dieu du fleuve  :
Mississippi.

Toi,
John Oldman,
boucanier sur l’ìle de la Tortue  :
Henry Morgan lui-même
tirera sur toi.

Toi,
qui serais Juan el Viejo
là-bas dans les terres de Soria  :
les bœufs labourent dehors
l’automne du Créateur.

Et toi,
comme c’est étrange,
de t’appeler Xuan Bello
d’être ici, à Oviedo,
traduisant d’obscures visions
dans un asturien limpide.
De savoir que ta patrie
se trouve toujours ailleurs,
où tu n’es pas.

Variaciones del mio nome

Tu
que podríes ser Joâo Velho
na claridá azul de Sintra.
Allá alantre, distante y amigu,
presientes al to señor El-Rei,
Don Sebastián.

Tu,
qu’andes una tierra remota
y llámente Jean Vieilh.
Remembres aquellos díes
tan tristes de l’Auvernia
mentes escuches la primer vez
-inmensa y rara-
la voz del díos del ríu:
Mississipi.

Tu,
John Oldman,
bucaneru en Tortuga:
el mesmu Henry Morgan
ha disparar per ti.

Tu,
que dibes ser Juan el Viejo
allá nes tierres de Soria:
llabren afuera los bueis
la seronda del Faidor.

Y tu,
qué estraño,
llamate Xuan Bello
y tar equí, n’Uviéu,
pasando visiones escures
al asturiano claro.
Saber que la to patria
Siempre queda aende:
ellí onde tu nun tas.

Variaciones sobre mi nombre

Tú,
que podrías ser Joâo Velho
en la claridad azul de Sintra.
Allá lejos, distante y amigo,
presientes a tu señor El-Rei,
don Sebastián.

Tú,
que recorres remotas tierras
y te llaman Jean Vieilh.
Recuerdas aquellos días
tan tristes de la Auvernia
mientras escuchas por vez primera
– inmensa y rara –
la voz del río :
Missisipi.

Tú,
John Oldman.
Bucanero en Tortuga :
el mismo Henry Morgan
ha de pegarte un tiro.

Tú,
que serías Juan el Viejo
allá en las tierras de Soria :
labran afuera los bueyes
el otoño del Hacedor.

Y tú,
qué extraño,
llamarte Xuan Bello
y estar aquí en Oviedo
pasando visiones oscuras
al asturiano claro.
Saber que tu patria
siempre queda en otro sitio :
allí donde tú no estás.

Xuan Bello

Ce poème est extrait de La vida perdida (1999)

Les auteurs sélectionnés

Antón García (né à Tuña en 1960) a été le fondateur et le directeur de deux maisons d’édition, Llibros de Frou et Trabe.  Actuellement, il travaille dans le secteur audiovisuel et dirige la revue Campo de los Patos.

Poète, narrateur et spécialiste de la littérature, il a développé une activité intense autour de la littérature asturienne. La plupart de ses travaux de critique littéraire ont été réunis dans les deux volumes de Xeneraciones y dexeneraciones (Générations et dégénérations, 2007 et 2009) et dans Na cuerda floxa (Sur la corde raide, 2013).

Il a publié deux romans : El viaxe (Le voyage, 1987) et Díes de muncho (Des jours importants, 1998), ainsi qu’un recueil de nouvelles, Xente tan cerca (Des gens si proches, 2007).

La mirada aliella (Le regard vif, 2006) réunit l’ensemble de sa production poétique, publiée auparavant dans plusieurs revues et dans les recueils Estoiru (Étui, 1984), Los díes repitíos (Les jours répétés, 1989) et Venti poemes (Vingt poèmes, 1998).

Il a par ailleurs traduit des poèmes d’auteurs portugais (Eugénio de Andrade), catalans (Carles Riba, Joan Vinyoli) ou américains (Anne Sexton, Sylvia Plath…).

Berta Piñán (Née à Cangas de Onís en 1963) est enseignante dans un lycée de Madrid.

Elle a écrit notamment plusieurs œuvres  de littérature jeunesse comme Lula, Lulina (Lula, petite Lula, 1996), El branu de Myrtia (L’été de Myrtia, 2005) ou Arroz, agua y maíz (Du riz, de l’eau et du maïs, 2009).

Elle a publié également cinq recueils de poèmes : Al abellu les besties (À l’abri des bêtes sauvages, 1986), Vida privada (Vie privée, 1991), Temporada de pesca (Saison de pêche, 1998), Un mes (Un mois, 2002) et La Mancadura (La blessure, 2013). Une sélection de sa poésie a été réunie dans le volume Noches de incendio (Nuits d’incendie, 2005)

Xuan Bello (Paniceiros, 1965) a travaillé comme journaliste dans plusieurs publications, notamment dans l’hebdomadire Les Noticies, qu’il a dirigé pendant 8 ans. Il présente actuellement l’émission de la télévision publique asturienne Clave de fondo.

Il a traduit des auteurs comme Arthur Conan Doyle, Robert Louis Stevenson et Arthur Conan Doyle.  En 2009, il a publié une anthologie bilingue de la poésie portugaise contemporaine, intitulée Una mirada diversa (Un regard différent).

Il est l’auteur de plusieurs œuvres narratives, comme Pantasmes, mundos, laberintos (Fantômes, mondes, labyrinthes, 1996), Historia universal de Paniceiros (Histoire universelle de Paniceiros, 2002), Los cuarteles de la memoria (Les casernes de la mémoire, 2003), Al dios del llugar (Au dieu de l’endroit, 2007) ou La Confesión xeneral (La Confession générale, 2010).

Il a publié quatre recueils de poésie, Llibru de les cenices (Livre des cendres, 1988), El llibru vieyu (Le livre vieux, 1994), La vida perdida (La vie perdue, 1999) et Los caminos secretos (Les chemins secrets, 1996).

Pablo Antón Marín Estrada (né à Sama de Langreo en 1966) a exercé le métier de journaliste dans différentes publications. Il a animé également plusieurs ateliers de création littéraire et traduit des poèmes de Sapho, Horace, Cavafy et Pessoa, qui ont été rassemblés dans le volume La maleta de Simbad (La valise de Simbad, 2001).

Il est l’auteur de plusieurs romans, comme La ciudá encarnada (La ville rouge, 1997), Los Caminos ensin fin (Les chemins sans fin, 2000), La boca puerca (La bouche sale, 2010) ou Mientres cai la nueche (En attendant la tombée de la nuit, 2011).

Il a publié jusqu’à présent sept recueils de poèmes : Blues del llaberintu (Blues du labyrinthe, 1989), Les hores (Les heures, 1990), Díes d’inocencia (Jours d’innocence, 1992), Un tiempu meyor (Un temps meilleur, 1996), Otra edá (Un autre âge, 2000), Los baños del Tevere (Les bains du Tibre, 2003), Animal estrañu (Animal étrange, 2008) et Despidida ( Les adieux, 2011).

 Pablo Texón (né à Felechosa en 1977) est professeur de Langue et de Littérature dans l’enseignement secondaire.

Il est responsable de l’adaptation asturienne de la pièce Mademoiselle Julie d’August Strindberg, représentée en 2007 sous le titre de Xulia. Il a traduit également une sélection de poèmes de Raymond Carver, parue sous le titre de  Un corte de pelo (Une coupe de cheveux, 2013).
Il a publié plusieurs nouvelles, rassamblées dans Catedral (Cathédrale, 2006), ainsi que deux recueils de poésies : Toles siendes (Tous les sentiers, 2005) et La culpa y la lluz (La faute et la lumière, 2008).

Ana Vanessa Gutiérrez (née à Urbiés en 1980) a travaillé comme journaliste dans la presse écrite et la radio.  Depuis quatre ans, elle présente  à la télévision le magazine d’actualité culturelle Pieces .
Elle a publié plusieurs livres en prose, comme Les palabres que te mando (Les mots que je t’envoie, 2006), El país del silenciu (Le pays du silence, 2007) et La cama (Le lit, 2008).  En tant que poète, elle a écrit Onde seca l’agua (Où l’eau sèche, 2003) et La danza de la yedra (La danse du lierre, 2004).

Présentation

En 2013, le Lycée Val de Garonne, en partenariat avec ECLA,  a mis en place un atelier de traduction littéraire.  Cette activité a consisté à traduire en français des poèmes de six écrivains espagnols contemporains présents dans l’anthologie Toma de Tierra Antón García, Xuan Bello, Berta Piñán, Pablo Antón Marín Estrada, Ana Vanesa Gutiérrez et Pablo Texón.

Tous les poètes inclus dans cette anthologie ont la particularité d’utiliser l’asturien comme langue d’écriture.  Les traductions françaises ont été effectuées à partir de la version castillane des poèmes, faite dans la plupart des cas par l’auteur lui-même.  On a toutefois tenu compte du texte original asturien dans les rares cas où la version castillane s’écartait de manière significative de celui-ci.

Le dialogue avec l’un des auteurs sélectionnés, Antón García, et l’intervention d’un traducteur professionnel, François-Michel Durazzo ont permis aux participants à cet atelier de découvrir certains aspects de la création littéraire, du travail du traducteur et du monde de l’édition.

Liste des élèves et enseignants ayant participé aux séances de l’atelier

Lola Andrea (élève de Terminale L) , Audrey Beauzetie (élève de Terminale L), Julian Caperan  (élève de Terminale ES), Marion Classe (élève de Terminale L), Laurena Cruz (élève de 1ère L), Aymeric Dupuy (élève de Terminale S), Inès Fouitah (élève de Terminale L), Michèle Garcia (professeur de Lettres), Pauline Gavet (élève de Terminale L), Elise Gay (élève de Terminale ES), Manon Guettache (élève de Terminale L), Mélina Guipouy (élève de Terminale L), Margaux Lassaunière (élève de Terminale S), Javier Martínez Concheso (professeur d’Espagnol), Julie Nadin (élève de Terminale L),  Anne-Marie Pécastaings (documentaliste) ,  Camille Pissavy (élève de 1ère L), Léa Righini (élève de Terminale ES  ), Maude Semmoune (élève de Terminale ES), Clara Soubiran (élève de Terminale ES ), Audrey Tourenne (élève de 1ère S),  Adeline Vogeleer (élève de  1ère  L)