Farawell song

Quand tu es parti
la cabane en bois
est restée vide
dans la forêt,

vide,
pas seule,

Janus,
au double visage,
se charge
de garder la porte ouverte
jour et nuit,
et l’été
soutient la poutre
du toit
pendant que
se règlent les affaires
ici
jusqu’au prochain automne,

ta hache ne résonne plus
à la tombée du jour
et une bourrasque
a effacé il n’y a pas si longtemps,
vers la Saint-Jean,
tes dernières traces
sur le chemin de la cabane,

mais,
en attendant,
pendant que se règlent les affaires
ici,
dans la forêt,

nous parlons encore de toi,
nous nous souvenons de toi.

Pablo Antón Marín Estrada

Ce poème a été publié pour la première fois dans l’anthologie Toma de tierra (2010)

Incantation pour une âme nouvelle

Toi, qui ne connais pas encore
le souffle blanc du loup,
l’âme brisée de l’aube à ciel ouvert,
le poison obscur
des jours qui meurent,
les rêves de l’hiver,
toi, qui ne reconnais pas encore
ton regard dans la glace,
qui pleures sans savoir
dire adieu, jamais, silence,
qui regardes sans rien toucher
avec le désir, toi petite
ombre lumineuse,
dent de miel, flèche innocente
sur nos tempes condamnées,
toi qui souris à la nuit,
à une armoire vide, au froid,
aux grandes mains de la joie,
aux chatouilles du trèfle vert,
à la rosée qui mouille les îles secrètes,
toi, qui rêves du vent contraire,
de la douce caresse du feu
qui ne brûle pas, des chansons
ensorcelées de cristal dans une
voix incessante,
laisse-nous recueillir dans le bois
pour toi le bon trèfle, la fleur
qui ne te laissera jamais seule,
ici, là-bas ou encore plus loin,
pour que l’étrange fleur de la bonne chance
soit tienne pour toujours.

Pablo Antón Marín Estrada

Ce poème fait partie du recueil Animal estrañu (2008)

 

Le temps des récoltes perdues

Père,
déjà le maïs a poussé,
le temps est venu
de l’étrange harmonie
entre ses fleurs dorées
et le ciel froid d’octobre,
le temps des récoltes perdues,
le temps de recommencer
par fidélité à la coutume,
sans espoir,
de noirs corbeaux
ont égrené les épis
maintenant que la peau
souffre sans cesse du vent
et l’espoir blesse comme une ortie
les pieds nus,
je sais bien qu’il ne reste qu’à espérer
en vain de meilleures récoltes
l’étrange harmonie
entre les fleurs dorées des maïs
et le ciel froid d’octobre.

El tiempu de les colleches perdíes
Padre,
yá medró el maíz,
llegó el tiempu
de la estraña harmonía
ente les sos flores doraes
y el cielu fríu d’ochobre,
el tiempu de les colleches perdíes,
tiempu de volver a empezar
por fidelidá a la costumem
ensin esperanza,
negros cuervos
esgranaron les panoyes
agora que duel siempre
l’aire na piel
y ortiga l’alcordanza
los pies desnudos,
sé bien que namás queda esperar
en baldre por colleches meyores,
pola estraña harmonía
ente les flores doraes del maizal
y el cielu fríu d’ochobre.

El tiempo de las cosechas perdidas
Padre,
ya creció el maíz,
llegó el tiempo
de la extraña armonía
entre sus flores doradas
y el cielo frío de octubre,
el tiempo de las cosechas perdidas,
tiempo de volver a empezar
por fidelidad a la costumbre,
sin esperanza,
negros cuervos
desgranaron las panochas
ahora que duele siempre
el viento en la piel
y la esperanza hiere como una ortiga
en los pies descalzos,
sé bien que sólo nos queda esperar
en vano por mejores cosechas,
por la extraña armonía
entre las flores doradas del maizal
y el cielo frío de octubre.

 Pablo Antón Marín Estrada

Ce poème a été publié pour la première fois dans l’anthologie Toma de tierra (2010)

 

L’étranger

Si tu veux partir
laisse au moins
un signe de toi
sur ton lieu de départ.
Enterre les racines
et efface les traces
sur le chemin,
afin que personne ne puisse te suivre.

De l’autre coté de la montagne
personne ne te regrettera,
laisse aussi derrière toi ton nom,
tes souvenirs, tes sentiments.

Et si un jour tu veux revenir,
fais-le comme un étranger,
ne cherche pas ce que tu as laissé,
reviens la mémoire vide.

Approche du fleuve les jours gris
comme d’un abîme inconnu,
afin que ses eaux troubles
ne te reconnaissent pas non plus.

Si après être parti tu veux revenir
ne frappe pas à la porte des tiens,
cache-toi dans la grotte de la montagne,
que seul le vent sache que tu es revenu.

Pablo Antón Marín Estrada

Ce poème a été publié pour la première fois dans l’anthologie Toma de tierra (2010)

La Chance

La chance a du fer
entre les doigts,
une âme d’aigle
qui seule pour toi
s’allume.

Elle vient du fleuve,
caresse son regard
de sable là où elle passe.
Elle te cherche si tu la cherches.

La chance est jeune
toujours, jamais personne n’a trouvé
sa tanière
secrète là-bas, à l’endroit le plus reculé
de la montagne,
personne ne connaît
son autre nom.

La chance
joue
seulement
avec ceux
qui ont confiance
en ses ruses
de velours,
ceux qui comptent
les ombres
main dans la main avec elle.

Elle choisit et sauve
ou abandonne
– comme l’amour,
jamais elle n’emprunte deux fois
le même chemin.

Pablo Antón Marín Estrada

Ce poème a été publié pour la première fois dans l’anthologie Toma de tierra (2010)

 

 

L’ancienne lignée de Millet

T’enveloppant
dans l’étreinte violente
de la lumière,
le vent trace
d’étranges marques
sur ta peau,
entailles profondes
qui unissent
les liens du sang
de l’antique peuple
de la forêt,
la vieille lignée
de Millet.


Ton chagrin pesant
sur le dos
tu paies ses dettes,
tu regardes à travers ses yeux
rouges
de rage et de honte,
tu forniques
avec les prés,
avec la terre,
au nom
de son sang vaincu.


Voici ton trésor pillé.
Ta fierté, menton
plongé dans le bourbier.
Tu as hérité de ses blessures.

Pablo Antón Marín Estrada

Ce poème fait partie du recueil Animal estrañu(2008)

 

 

Les auteurs sélectionnés

Antón García (né à Tuña en 1960) a été le fondateur et le directeur de deux maisons d’édition, Llibros de Frou et Trabe.  Actuellement, il travaille dans le secteur audiovisuel et dirige la revue Campo de los Patos.

Poète, narrateur et spécialiste de la littérature, il a développé une activité intense autour de la littérature asturienne. La plupart de ses travaux de critique littéraire ont été réunis dans les deux volumes de Xeneraciones y dexeneraciones (Générations et dégénérations, 2007 et 2009) et dans Na cuerda floxa (Sur la corde raide, 2013).

Il a publié deux romans : El viaxe (Le voyage, 1987) et Díes de muncho (Des jours importants, 1998), ainsi qu’un recueil de nouvelles, Xente tan cerca (Des gens si proches, 2007).

La mirada aliella (Le regard vif, 2006) réunit l’ensemble de sa production poétique, publiée auparavant dans plusieurs revues et dans les recueils Estoiru (Étui, 1984), Los díes repitíos (Les jours répétés, 1989) et Venti poemes (Vingt poèmes, 1998).

Il a par ailleurs traduit des poèmes d’auteurs portugais (Eugénio de Andrade), catalans (Carles Riba, Joan Vinyoli) ou américains (Anne Sexton, Sylvia Plath…).

Berta Piñán (Née à Cangas de Onís en 1963) est enseignante dans un lycée de Madrid.

Elle a écrit notamment plusieurs œuvres  de littérature jeunesse comme Lula, Lulina (Lula, petite Lula, 1996), El branu de Myrtia (L’été de Myrtia, 2005) ou Arroz, agua y maíz (Du riz, de l’eau et du maïs, 2009).

Elle a publié également cinq recueils de poèmes : Al abellu les besties (À l’abri des bêtes sauvages, 1986), Vida privada (Vie privée, 1991), Temporada de pesca (Saison de pêche, 1998), Un mes (Un mois, 2002) et La Mancadura (La blessure, 2013). Une sélection de sa poésie a été réunie dans le volume Noches de incendio (Nuits d’incendie, 2005)

Xuan Bello (Paniceiros, 1965) a travaillé comme journaliste dans plusieurs publications, notamment dans l’hebdomadire Les Noticies, qu’il a dirigé pendant 8 ans. Il présente actuellement l’émission de la télévision publique asturienne Clave de fondo.

Il a traduit des auteurs comme Arthur Conan Doyle, Robert Louis Stevenson et Arthur Conan Doyle.  En 2009, il a publié une anthologie bilingue de la poésie portugaise contemporaine, intitulée Una mirada diversa (Un regard différent).

Il est l’auteur de plusieurs œuvres narratives, comme Pantasmes, mundos, laberintos (Fantômes, mondes, labyrinthes, 1996), Historia universal de Paniceiros (Histoire universelle de Paniceiros, 2002), Los cuarteles de la memoria (Les casernes de la mémoire, 2003), Al dios del llugar (Au dieu de l’endroit, 2007) ou La Confesión xeneral (La Confession générale, 2010).

Il a publié quatre recueils de poésie, Llibru de les cenices (Livre des cendres, 1988), El llibru vieyu (Le livre vieux, 1994), La vida perdida (La vie perdue, 1999) et Los caminos secretos (Les chemins secrets, 1996).

Pablo Antón Marín Estrada (né à Sama de Langreo en 1966) a exercé le métier de journaliste dans différentes publications. Il a animé également plusieurs ateliers de création littéraire et traduit des poèmes de Sapho, Horace, Cavafy et Pessoa, qui ont été rassemblés dans le volume La maleta de Simbad (La valise de Simbad, 2001).

Il est l’auteur de plusieurs romans, comme La ciudá encarnada (La ville rouge, 1997), Los Caminos ensin fin (Les chemins sans fin, 2000), La boca puerca (La bouche sale, 2010) ou Mientres cai la nueche (En attendant la tombée de la nuit, 2011).

Il a publié jusqu’à présent sept recueils de poèmes : Blues del llaberintu (Blues du labyrinthe, 1989), Les hores (Les heures, 1990), Díes d’inocencia (Jours d’innocence, 1992), Un tiempu meyor (Un temps meilleur, 1996), Otra edá (Un autre âge, 2000), Los baños del Tevere (Les bains du Tibre, 2003), Animal estrañu (Animal étrange, 2008) et Despidida ( Les adieux, 2011).

 Pablo Texón (né à Felechosa en 1977) est professeur de Langue et de Littérature dans l’enseignement secondaire.

Il est responsable de l’adaptation asturienne de la pièce Mademoiselle Julie d’August Strindberg, représentée en 2007 sous le titre de Xulia. Il a traduit également une sélection de poèmes de Raymond Carver, parue sous le titre de  Un corte de pelo (Une coupe de cheveux, 2013).
Il a publié plusieurs nouvelles, rassamblées dans Catedral (Cathédrale, 2006), ainsi que deux recueils de poésies : Toles siendes (Tous les sentiers, 2005) et La culpa y la lluz (La faute et la lumière, 2008).

Ana Vanessa Gutiérrez (née à Urbiés en 1980) a travaillé comme journaliste dans la presse écrite et la radio.  Depuis quatre ans, elle présente  à la télévision le magazine d’actualité culturelle Pieces .
Elle a publié plusieurs livres en prose, comme Les palabres que te mando (Les mots que je t’envoie, 2006), El país del silenciu (Le pays du silence, 2007) et La cama (Le lit, 2008).  En tant que poète, elle a écrit Onde seca l’agua (Où l’eau sèche, 2003) et La danza de la yedra (La danse du lierre, 2004).

Présentation

En 2013, le Lycée Val de Garonne, en partenariat avec ECLA,  a mis en place un atelier de traduction littéraire.  Cette activité a consisté à traduire en français des poèmes de six écrivains espagnols contemporains présents dans l’anthologie Toma de Tierra Antón García, Xuan Bello, Berta Piñán, Pablo Antón Marín Estrada, Ana Vanesa Gutiérrez et Pablo Texón.

Tous les poètes inclus dans cette anthologie ont la particularité d’utiliser l’asturien comme langue d’écriture.  Les traductions françaises ont été effectuées à partir de la version castillane des poèmes, faite dans la plupart des cas par l’auteur lui-même.  On a toutefois tenu compte du texte original asturien dans les rares cas où la version castillane s’écartait de manière significative de celui-ci.

Le dialogue avec l’un des auteurs sélectionnés, Antón García, et l’intervention d’un traducteur professionnel, François-Michel Durazzo ont permis aux participants à cet atelier de découvrir certains aspects de la création littéraire, du travail du traducteur et du monde de l’édition.

Liste des élèves et enseignants ayant participé aux séances de l’atelier

Lola Andrea (élève de Terminale L) , Audrey Beauzetie (élève de Terminale L), Julian Caperan  (élève de Terminale ES), Marion Classe (élève de Terminale L), Laurena Cruz (élève de 1ère L), Aymeric Dupuy (élève de Terminale S), Inès Fouitah (élève de Terminale L), Michèle Garcia (professeur de Lettres), Pauline Gavet (élève de Terminale L), Elise Gay (élève de Terminale ES), Manon Guettache (élève de Terminale L), Mélina Guipouy (élève de Terminale L), Margaux Lassaunière (élève de Terminale S), Javier Martínez Concheso (professeur d’Espagnol), Julie Nadin (élève de Terminale L),  Anne-Marie Pécastaings (documentaliste) ,  Camille Pissavy (élève de 1ère L), Léa Righini (élève de Terminale ES  ), Maude Semmoune (élève de Terminale ES), Clara Soubiran (élève de Terminale ES ), Audrey Tourenne (élève de 1ère S),  Adeline Vogeleer (élève de  1ère  L)