Le dolmen de Merías

A Miguel Rojo

– Pour aller au dolmen … ?

Assise au bord du chemin,
toute d’ombre et de temps,
une très vielle femme attend comme chaque jour
que la nuit l’invite à rentrer chez elle.
En ce chaud après-midi d’été,
calme et sec, poussière et soif,
mon sang bout lorsque je monte la colline.

– … Oui, mon enfant – me répond-elle tranquillement –.
Tu suis le chemin pierreux
jusqu’à la cabane en ruines …

Alors elle se tait et cherche dans le bleu du ciel
la lumière de sa sagesse
à mettre sur mon dos :

– Mais ce n’est ni un dolmen ni rien ;
juste des pierres les unes sur les autres.

Ainsi va la vie de mon peuple,
l’histoire de cette terre,
cette langue :
à côté d’une maison abandonnée,
les mots comme des pierres
des tas de mots
qui ne sont rien.

Antón García

Ce poème a été publié pour la première fois en 2005 dans la revue Reciella Mallory.  Il fait partie du recueil La Mirada Aliella (2007)

La maison de mon père

Nire aitaren etxea
defendituko dut

Gabriel Aresti

À Xosé Manuel Valdés

Je défendrais
la maison de mon père
contre les loups
contre la justice
contre l’usure.
Je perdrais
la propriété
et la colline si je pouvais
en défendant la maison de mon père
de mes mains
(car je n’ai
d’autre arme que ma plume).
Si l’on me coupait les mains
avec les bras
avec le sang
et avec la vie
je défendrais la maison de mon père.
Et je mourrais.
Je perdrais mon âme
je perdrais mon lignage
mais la maison de mon père
resterait debout.
Je défendrais
la maison de mon père
même si ce n’était
qu’une bicoque
faite avec usure
un logement
que la mine finirait par lézarder.

Je défendrais
la maison de mon père
si mon père
ne l’avait pas vendue
pour que je sois
quelque chose dans cette vie.

Antón García

Ce poème a été publié pour la première fois en 1994 dans le recueil Venti poemes.

Décombres

Ici s’achève le monde,
dans les vergers abattus,
dans le potager sans clôture.

Cette terre n’est qu’un cri
d’oiseau qui tombe.

Regarde la maison blessée,
le grenier éventré.
ronces et orties tressent
du silence sur ces murs.

Ici la mort est passée
et personne ne viendra
pour relever ces tuiles,
ces planches et ces poutres,
pour rallumer la lampe à huile.

Ferme les yeux.

Mon cœur aussi
est le pays le plus dévasté.

Antón García
Ce poème a été publié pour la première fois en 1994 dans le recueil Venti poemes.

De ton pays

Le soir réduisait à néant
la lumière du printemps et les mains
abandonnaient une ancienne musique
sur les outils fatigués de la campagne.
Quelque dieu tressait le silence
avec l’osier du froid, et la terre
se tait un instant dans la nuit.
La campagne fleurit: la lune allume
la lampe du givre ; la gelée se couche
dans l’attente de l’aube
et brûle dans les prés l’herbe verte.
Quand le soleil reviendra cette année
tous les épis ne seront plus qu’herbes brûlées.

 Antón García

Ce poème a été publié pour la première fois dans le recueil Los díes repetíos (1989).

Ardoise

(Sur le catalogue de l’exposition de María Jesús Rodríguez, Musée des Beaux-arts des Asturies, Oviedo, décembre 1983)

Je suis venu chercher des façons
d’être seul et j’ai trouvé
une inquiétude que j’ignore
et que j’aime. Le repos de la pierre obscure
me trouble, cette lumière
absente qui saisit dans les fissures
la peur,
car ce que la vie tisse
n’est pas seulement le temps.

Antón García

Ce poème fait partie du recueil La mirada aliella (2007)

Cutariellu

à Maya

Comme l’air de l’après-midi sur la colline
tu étais pour moi paisible et aimable,
amie, quand tu m’offrais au creux des mains
la lumière, et tes mots résonnaient
secrètement au seuil de la nuit.
Au loin, éparpillées dans une vallée, des maisons
mûrissaient au soleil tiède de l’été.
Ensemble nous avons entendu les jeux inquiets
des enfants, le frissonnement de l’herbe
où une couleuvre qui s’enfuyait
tissait entre nous l’amour de ces vers.
Ces mots secs nous avons passé notre temps
à les labourer avec une voix rauque et gaie.
En ce mois d’août la terre s’embrassait
d’un ardent et silencieux désir.

Antón García

Ce poème a été publié pour la première fois en 2003 dans le livret du spectacle Musique et poésie des  Asturies (concert-récital).    Il était accompagné d’une traduction française de  Paz Rodríguez  Galguera et  Murielle Jamin.   Il a été  intégré par  la  suite dans le recueuil La mirada aliella (2007)

Toutes les choses sont deux

Au moment où nous laissions le silence
nous glisser dessus nous n’avions rien.
Le matin nous appartenait
ouvert au soleil et à la lumière de l’été.
Cela ne nous dérangeait pas
de rester assis au bord du chemin
à attendre qu’une autre nuit vienne,
de son pas tranquille,
nous chercher.
Je l’ai déjà dit, nous n’avions rien,
ni hâte, ni tranquillité ni même des souvenirs.
Nous étions (ensemble mais étrangers)
la mémoire qu’aujourd’hui nous avons
ou ces mots.

Toles coses son dúes
De la que’l silenciu dexábemos
esbariar sobre nós mesmos nada teníemos.
La mañana yera nuesa
abierta al sol y a la lluz del brano.
Qué más nos daba
sentar na vera’l camín
y esperar que viniera otra nueche,
col so pasu tranquilu a buscanos.
Yá lo dixe, nada teníemos,
Nin priesa, nin calma, nin siquiera alcordanza.
Namás yéremos (xuntos y estraños)
la memoria qu’agora tenemos
o estes palabres

Todas las cosas son dos
Cuando dejábamos que el silencio
resbalase sobre nosotros nada teníamos.
Era nuestra la mañana
abierta al sol y a la luz del verano,
No nos importaba
seguir sentados en el borde del camino
esperando a que otra noche llegase,
con su paso tranquilo, a buscarnos,
Ya lo he dicho, nada teníamos.
Ni prisa, ni calma, ni siquiera recuerdos,
Tan sólo éramos (juntos y extraños)
la memoria que ahora tenemos
o estas palabras.

Antón García

Ce poème a été publié pour la première fois en 1994 dans la revue Hegats, literatur aldizkaria.  Il fait partie du recueuil La mirada aliella (2007)

Les auteurs sélectionnés

Antón García (né à Tuña en 1960) a été le fondateur et le directeur de deux maisons d’édition, Llibros de Frou et Trabe.  Actuellement, il travaille dans le secteur audiovisuel et dirige la revue Campo de los Patos.

Poète, narrateur et spécialiste de la littérature, il a développé une activité intense autour de la littérature asturienne. La plupart de ses travaux de critique littéraire ont été réunis dans les deux volumes de Xeneraciones y dexeneraciones (Générations et dégénérations, 2007 et 2009) et dans Na cuerda floxa (Sur la corde raide, 2013).

Il a publié deux romans : El viaxe (Le voyage, 1987) et Díes de muncho (Des jours importants, 1998), ainsi qu’un recueil de nouvelles, Xente tan cerca (Des gens si proches, 2007).

La mirada aliella (Le regard vif, 2006) réunit l’ensemble de sa production poétique, publiée auparavant dans plusieurs revues et dans les recueils Estoiru (Étui, 1984), Los díes repitíos (Les jours répétés, 1989) et Venti poemes (Vingt poèmes, 1998).

Il a par ailleurs traduit des poèmes d’auteurs portugais (Eugénio de Andrade), catalans (Carles Riba, Joan Vinyoli) ou américains (Anne Sexton, Sylvia Plath…).

Berta Piñán (Née à Cangas de Onís en 1963) est enseignante dans un lycée de Madrid.

Elle a écrit notamment plusieurs œuvres  de littérature jeunesse comme Lula, Lulina (Lula, petite Lula, 1996), El branu de Myrtia (L’été de Myrtia, 2005) ou Arroz, agua y maíz (Du riz, de l’eau et du maïs, 2009).

Elle a publié également cinq recueils de poèmes : Al abellu les besties (À l’abri des bêtes sauvages, 1986), Vida privada (Vie privée, 1991), Temporada de pesca (Saison de pêche, 1998), Un mes (Un mois, 2002) et La Mancadura (La blessure, 2013). Une sélection de sa poésie a été réunie dans le volume Noches de incendio (Nuits d’incendie, 2005)

Xuan Bello (Paniceiros, 1965) a travaillé comme journaliste dans plusieurs publications, notamment dans l’hebdomadire Les Noticies, qu’il a dirigé pendant 8 ans. Il présente actuellement l’émission de la télévision publique asturienne Clave de fondo.

Il a traduit des auteurs comme Arthur Conan Doyle, Robert Louis Stevenson et Arthur Conan Doyle.  En 2009, il a publié une anthologie bilingue de la poésie portugaise contemporaine, intitulée Una mirada diversa (Un regard différent).

Il est l’auteur de plusieurs œuvres narratives, comme Pantasmes, mundos, laberintos (Fantômes, mondes, labyrinthes, 1996), Historia universal de Paniceiros (Histoire universelle de Paniceiros, 2002), Los cuarteles de la memoria (Les casernes de la mémoire, 2003), Al dios del llugar (Au dieu de l’endroit, 2007) ou La Confesión xeneral (La Confession générale, 2010).

Il a publié quatre recueils de poésie, Llibru de les cenices (Livre des cendres, 1988), El llibru vieyu (Le livre vieux, 1994), La vida perdida (La vie perdue, 1999) et Los caminos secretos (Les chemins secrets, 1996).

Pablo Antón Marín Estrada (né à Sama de Langreo en 1966) a exercé le métier de journaliste dans différentes publications. Il a animé également plusieurs ateliers de création littéraire et traduit des poèmes de Sapho, Horace, Cavafy et Pessoa, qui ont été rassemblés dans le volume La maleta de Simbad (La valise de Simbad, 2001).

Il est l’auteur de plusieurs romans, comme La ciudá encarnada (La ville rouge, 1997), Los Caminos ensin fin (Les chemins sans fin, 2000), La boca puerca (La bouche sale, 2010) ou Mientres cai la nueche (En attendant la tombée de la nuit, 2011).

Il a publié jusqu’à présent sept recueils de poèmes : Blues del llaberintu (Blues du labyrinthe, 1989), Les hores (Les heures, 1990), Díes d’inocencia (Jours d’innocence, 1992), Un tiempu meyor (Un temps meilleur, 1996), Otra edá (Un autre âge, 2000), Los baños del Tevere (Les bains du Tibre, 2003), Animal estrañu (Animal étrange, 2008) et Despidida ( Les adieux, 2011).

 Pablo Texón (né à Felechosa en 1977) est professeur de Langue et de Littérature dans l’enseignement secondaire.

Il est responsable de l’adaptation asturienne de la pièce Mademoiselle Julie d’August Strindberg, représentée en 2007 sous le titre de Xulia. Il a traduit également une sélection de poèmes de Raymond Carver, parue sous le titre de  Un corte de pelo (Une coupe de cheveux, 2013).
Il a publié plusieurs nouvelles, rassamblées dans Catedral (Cathédrale, 2006), ainsi que deux recueils de poésies : Toles siendes (Tous les sentiers, 2005) et La culpa y la lluz (La faute et la lumière, 2008).

Ana Vanessa Gutiérrez (née à Urbiés en 1980) a travaillé comme journaliste dans la presse écrite et la radio.  Depuis quatre ans, elle présente  à la télévision le magazine d’actualité culturelle Pieces .
Elle a publié plusieurs livres en prose, comme Les palabres que te mando (Les mots que je t’envoie, 2006), El país del silenciu (Le pays du silence, 2007) et La cama (Le lit, 2008).  En tant que poète, elle a écrit Onde seca l’agua (Où l’eau sèche, 2003) et La danza de la yedra (La danse du lierre, 2004).

Présentation

En 2013, le Lycée Val de Garonne, en partenariat avec ECLA,  a mis en place un atelier de traduction littéraire.  Cette activité a consisté à traduire en français des poèmes de six écrivains espagnols contemporains présents dans l’anthologie Toma de Tierra Antón García, Xuan Bello, Berta Piñán, Pablo Antón Marín Estrada, Ana Vanesa Gutiérrez et Pablo Texón.

Tous les poètes inclus dans cette anthologie ont la particularité d’utiliser l’asturien comme langue d’écriture.  Les traductions françaises ont été effectuées à partir de la version castillane des poèmes, faite dans la plupart des cas par l’auteur lui-même.  On a toutefois tenu compte du texte original asturien dans les rares cas où la version castillane s’écartait de manière significative de celui-ci.

Le dialogue avec l’un des auteurs sélectionnés, Antón García, et l’intervention d’un traducteur professionnel, François-Michel Durazzo ont permis aux participants à cet atelier de découvrir certains aspects de la création littéraire, du travail du traducteur et du monde de l’édition.

Liste des élèves et enseignants ayant participé aux séances de l’atelier

Lola Andrea (élève de Terminale L) , Audrey Beauzetie (élève de Terminale L), Julian Caperan  (élève de Terminale ES), Marion Classe (élève de Terminale L), Laurena Cruz (élève de 1ère L), Aymeric Dupuy (élève de Terminale S), Inès Fouitah (élève de Terminale L), Michèle Garcia (professeur de Lettres), Pauline Gavet (élève de Terminale L), Elise Gay (élève de Terminale ES), Manon Guettache (élève de Terminale L), Mélina Guipouy (élève de Terminale L), Margaux Lassaunière (élève de Terminale S), Javier Martínez Concheso (professeur d’Espagnol), Julie Nadin (élève de Terminale L),  Anne-Marie Pécastaings (documentaliste) ,  Camille Pissavy (élève de 1ère L), Léa Righini (élève de Terminale ES  ), Maude Semmoune (élève de Terminale ES), Clara Soubiran (élève de Terminale ES ), Audrey Tourenne (élève de 1ère S),  Adeline Vogeleer (élève de  1ère  L)

Café

Je le sais bien, le soleil vient encore
pour remettre à sa place les souvenirs.
La lumière et les heures passent lentement
rallumant l’amour sur tes lèvres.
À la fin il ne me reste d’autres choses
que celles dont je veux rêver.  Voilà pourquoi
en ce moment j’imagine un café
avec des rideaux et des tables en bois ;
les vitres seraient un peu glacées
si l’on était en mars. Toi, tu laisses refroidir
ta tasse. La nuit tombe en silence.
Mais aujourd’hui (le mois d’août commence demain)
seule la glace fond dans le grand verre
de whisky et face à moi une musique
de jazz occupe ton siège vide.
Comme je n’ai rien d’autre que ce que
je veux, aujourd’hui tu es avec moi. Demain
s’il le veut, que l’oubli revienne m’embrasser.

Café
Bien que lo sé, de nuevo vuelve’l sol
a dexar nel so sitiu l’alcordanza.
Pasen aduces la lluz ya les hores
ya otra vez prenden l’amor nos tos llabios.
Depués de too, nun tengo más coses
qu’aquelles que quiero soñar. Por eso
nesti momentu imaxino un café
con visillos ya meses de madera;
un poco xelo seríen los vidros
si fuera marzo. Tú dexes qu’esfreza
la taza. Llega la nueche en silenciu.
pero güei (agosto va entrar  mañana)
l’únicu xelo dílese nel altu
vasu del whisky ya enfrente una música
de jazz ocupa’l to sitiu valeru.
Porque nun tengo más nada qu’aquello
que quiero, güei tas comigo. Mañana,
si quier, que vuelva l’olvidu besame

Café
Lo sé muy bien, de nuevo vuelve el sol
a dejar en su sitio los recuerdos.
Pasan despacio la luz y las horas
y otra vez prenden el amor en tus labios.
Al final no tengo más cosas
que aquellas que quiero soñar. Por eso
en este instante imagino un café
con visillos y mesas de madera ;
algo de hielo serían los cristales
si fuese marzo. Tú dejas que enfríe
la taza. Llega la noche en silencio.
Pero hoy (agosto va a entrar mañana)
el único hielo se derrite en el alto
vaso de whisky y enfrente una música
de jazz ocupa tu sitio vacío,
Como no tengo otra cosa que aquello
que quiero, hoy estás conmigo. Mañana,
si quiere, que vuelva el olvido a besarme.

Antón García

Ce poème a été publié pour la première fois en 1989, dans la revue Escrito en el Agua.  Il fait partie du recueil Los díes repetíos , paru la même année.