Entretien avec Antón García

Nos remercions chaleureusement Antón García, qui  a accepté de répondre à quelques questions concernant son travail de création.  Les échanges entre les participants à l’atelier et l’écrivain ont eu lieu par courrier électronique, en espagnol,  entre décembre 2013 et janvier 2014.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

La passion pour les mots, sans aucun doute. Les mots sont partout, à la portée de tous. Ils sont un matériel économique, très maniable et malléable, mais aussi très précis. Les mots servent à tout, à faire rire et à faire pleurer, à aimer et à fâcher, à dire la vérité et à mentir. Avec eux on peut raconter ce que l’on voit et ce que l’on imagine ; on peut aussi communiquer aux autres son expérience pour qu’ils puissent la revivre. En espagnol, on dit « une image vaut mille mots », mais ce n’est pas tout à fait vrai : les images « dénotent », on y trouve ce que l’on voit ; les mots, en revanche, « connotent » : ils permettent au récepteur de les interpréter et de recréer sa propre expérience. Ainsi naît la littérature, et tout particulièrement la poésie.

A quel âge avez-vous commencé à traduire des œuvres ? Qu’est-ce qui vous intéresse dans le fait de traduire d’autres auteurs ?

Alors que j’avais 18 ou 19 ans, j’avais essayé de traduire quelques poèmes de Juan Larrea du français vers l’espagnol. Larrea est un poète d’avant-garde espagnol de la Génération de 1927, qui avait la particularité littéraire d’écrire en français alors qu’il ne s’agissait pas de sa langue maternelle. Pendant quelque temps je m’y suis beaucoup intéressé et j’ai fait quelques tentatives d’approche de son travail qui n’ont pas eu de suite. Mais j’ai commencé à traduire plus sérieusement à 22 ou 23 ans, lorsque j’ai traduit en asturien le livre Memória doutro rio, du poète portugais Eugénio de Andrade.

J’aime beaucoup traduire de la poésie et je vois deux raisons de le faire. En premier lieu, la traduction me permet d’effectuer une lecture attentive de certaines œuvres qui me plaisent et de les démonter vers par vers pour les monter à nouveau dans ma langue. C’est un exercice qui me permet de découvrir le mécanisme créatif des auteurs qui m’intéressent et d’apprendre d’eux. En second lieu, la traduction oblige une réflexion constante sur son propre langage par rapport avec la langue de l’auteur ou auteure qu’on traduit, et le résultat est très enrichissant. Traduire est la meilleure école littéraire que je connaisse.

Quels auteurs espagnols et français aimez-vous ?

La liste serait longue car il y des auteurs que l’on aime beaucoup à un moment de la vie et sur lesquels on ne revient pas car on les remplace par d’autres que l’on trouve aussi intéressants quand on les découvre. Le premier poète que j’ai lu avec attention a été Garcilaso de la Vega . Plus tard il y a eu Fray Luis de León, Juan de la Cruz, Antonio Machado … Federico García Lorca et Juan Larrea. Je peux citer un autre poète espagnol, mais écrivant en catalan, Gabriel Ferrater. Parmi les romanciers, je me suis beaucoup intéressé à Gabriel García Márquez et, en ce moment, à Almudena Grandes.

En ce qui concerne les auteurs français, je suis passionné par un poète classique, François Villon, et par ses ballades. J’ai également lu Pierre Réverdy et, parmi les auteurs du XXème siècle, Jacques Réda. Bernard Manciet, qui écrit en occitan, me semble un poète qui mériterait d’être plus reconnu dans toute l’Europe. Cependant, mon auteur français préféré n’a pas écrit de poésie. Il s’agit d’Albert Camus.

Pourquoi avez-vous décidé d’écrire en langue asturienne? Vos poèmes seraient-ils différents si vous les aviez écrits en espagnol?

Aux Asturies, il s’est produit un phénomène curieux qui continue peut-être d’avoir lieu encore de nos jours: dans beaucoup de maisons, on parlait communément l’asturien mais on ne l’écrivait jamais. Il y avait deux plans de la réalité qui ne se mélangeaient que rarement. Avec les parents ou les grands-parents, on communiquait en asturien mais quand on allait à l’école on apprenait à lire et écrire en espagnol, une langue dans laquelle se déroulait la partie publique de la vie. Celle-ci c’était la langue de la transmission culturelle: littérature, cinéma, théâtre… mais c’était aussi la langue de la correspondance dans laquelle on rédigeait même la liste de courses.

C’est certainement pour cela que lorsque j’ai commencé à écrire de la poésie à l’âge de 15 ans je l’ai fait en espagnol. Plus tard, quand j’ai eu une vingtaine d’années, après une prise de conscience et beaucoup de réflexion, j’ai décidé d’écrire de manière délibérée en asturien pour que cette langue de la maison, du milieu privée soit aussi ma langue culturelle, ma langue publique.

Il est difficile de savoir si mes poèmes auraient été différents si je les avais écrits en espagnol. Je pense que oui. Chaque langue perçoit le monde de manière différente et quand on utilise l’une ou l’autre je crois que le résultat final dépend de ce choix. Parfois, il y a des mots précis qui donnent l’occasion d’écrire un texte où il serait très difficile de décrire des paysages ou des personnes proches en faisant abstraction des termes avec lesquels nous les nommons. Par exemple comme je l’ai raconté une autre fois, si je dis en asturien « umeru » (“aulne” en français) je vois les arbres qui entourent le fleuve à coté de chez moi. Si je dis « aliso », son équivalent en espagnol, je ne vois rien. Est-ce que je pourrais faire un poème parlant de « alisos »? Sans doute, mais il n’aurait rien de semblable à un autre parlant de « umeros ».

Que préférez-vous, le travail de création ou le contact avec les lecteurs ?

Sans aucune hésitation, le travail de création. Tout ce que je pourrais dire, je l’écris, se trouve probablement déjà dans mes livres. Mais le fait de parler avec les lecteurs apporte toujours des points de vue inédits, cela me permet de voir comment on me lit et comment on reçoit ce que j’écris. C’est très intéressant et enrichissant. Ce contact fait partie du « métier » d’écrivain.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour écrire le poème «Toutes les choses sont deux » ?

Je ne me rappelle pas avec précision du moment où j’ai écrit ce poème, mais je ne crois pas que le processus ait été très différent de celui des autres textes. Habituellement cela se passe ainsi : une idée arrive, parfois à partir d’un moment vécu qui me fait penser que « là » il peut y avoir un poème ; d’autres fois l’idée surgit d’une lecture. Je me mets à travailler sur cette intuition et le poème prend forme petit à petit. Il arrive toutefois que ce ne soit pas le cas.

En ce qui concerne ce poème, il y a eu deux moments. Dans un livre de dictons et expressions asturiennes j’ai trouvé une phrase mystérieuse : « Toutes les choses sont deux ». On n’expliquait pas ce que cela voulait dire, mais j’ai aimé cette phrase. Longtemps après, en lisant Gabriel Ferrater, j’ai vu qu’il parlait des deux fois que nous vivons un événement, au moment où il a lieu et dans le souvenir qu’il nous en reste. J’ai relié cette idée avec la phrase qui est devenue le titre du poème. Le germe du poème est là. On cherche ensuite une expérience qui puisse servir, on rédige une première approximation, on enlève et on ajoute des choses jusqu’au moment où l’on pense que le résultat est bon et qu’il n’y a plus rien à changer. Entre la première version et la dernière, il peut très bien se passer une année, parfois davantage.

Il m’a semblé comprendre que votre poème  « Café »  est basé sur une histoire d’amour. S’agit-il de quelque chose que vous avez vécu réellement ? Vos poèmes s’inspirent-ils toujours de ce qui vous est arrivé ?

On n’écrit pas toujours sur les expériences personnelles, mais en ce qui me concerne elles ont beaucoup d’importance, plus que l’imaginaire. Le poème « café » est basé sur des faits réels, comme on dit au cinéma. Il parle d’un instant particulier, quand soudain tu te retrouves à un endroit où tu as partagé de nombreuses soirées avec la personne aimée et tu te rends compte que la solitude pèse comme jamais auparavant. Tu te souviens qu’au printemps tu étais avec elle. Tu regrettes que ce soit l’été, qu’elle ne soit plus là et qu’une musique, cependant belle (j’aime le jazz), prenne sa place. Mais tu laisses que la mémoire fasse son travail et que le souvenir t’accompagne un jour de plus. On verra bien demain.

Avez-vous l’habitude de relire vos poèmes quelque temps après les avoir écrits ?

Oui, tout à fait. Je ne me rappelle pas d’avoir jamais écrit un poème d’une seule traite et de n’avoir rien eu à changer. Ceux qui sont écrits avec un patron métrique déterminé (en vers hendécasyllabes par exemple) exigent un travail constant d’amélioration et d’ajustement qui dure longtemps. Il faut y revenir constamment, les retoucher, les polir. Je les garde parfois dans une pochette et un jour je les retravaille. Si je les relis et qu’il me semble qu’il n’y a rien à changer, c’est qu’ils sont prêts à être publiés. Mais le plus souvent je continue à faire des changements jusqu’au moment où je prends la décision de les publier. Une fois imprimé, c’est comme si le poème cessait d’être entièrement à moi et quand je le relis, lors d’une lecture publique ou en corrigeant les épreuves pour une nouvelle édition, j’ai l’étrange impression que ce n’était pas moi qui comptait les pieds pour construire le texte. Ce n’est plus uniquement mon poème.

Propos recueillis et traduits par Lola Andrea, Audrey Beauzetie, Marion Classe, Inès Fouitah, Pauline Gavet, Manon Guettache, Mélina Guipouy et Julie Nadin

 

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