Avr 16

L’héritage de Malthus

Aujourd’hui, peu de gens connaissent Thomas Malthus, économiste anglais du XVIIIe-XIXe siècle, et ceux qui en ont déjà entendu parler en ont gardé une image plutôt négative. La pensée de Malthus, qui reste connotée négativement, a pourtant eu une influence importante et connaît au XXIe siècle un regain d’intérêt. Qui était Malthus ? Quelles étaient ses théories ? Et surtout quel héritage ont-ils laissés ? C’est ce que je vous propose de découvrir.

Portrait de Thomas Malthus par John Linnell – Crédits : Wikimedia Commons

Thomas Robert Malthus, né le 13 février 1766 dans le Surrey (sud de l’Angleterre), est dirigé vers une carrière ecclésiastique par ses précepteurs et devient en 1797 prêtre anglican. C’est à cette époque qu’il commence à écrire des ouvrages d’économie. Témoin d’une crise sociale due à l’industrialisation du pays, il cherche à l’expliquer et publie en 1798 la première version de son œuvre majeure : Essai sur le principe de population, qu’il révisera de manière importante en 1803 et continuera de modifier jusqu’en 1826. Il y explique, calculs et statistiques à l’appui, que la population croît beaucoup plus rapidement que les ressources naturelles Par conséquent, la croissance exponentielle de la population, favorisée par la raréfaction des guerres et épidémies, risque d’entraîner l’épuisement des ressources et donc un effondrement de la société (hausse de la mortalité, paupérisation). Malthus en déduit qu’il est nécessaire de réguler la croissance démographique, notamment en limitant les naissances (en retardant l’âge du mariage et en encourageant l’avortement, la contraception, la chasteté voire le célibat) et en mettant fin à toute aide sociale envers les plus démunis car les ménages pauvres ont tendance à avoir beaucoup d’enfants. Cet essai, qui constitue une vaste étude démographique et sociologique, connaît un grand succès et suscite plusieurs polémiques. Malthus continue dès lors à écrire, se marie et devient professeur d’économie politique. Il se lie d’amitié avec David Ricardo mais les deux économistes (aujourd’hui considérés comme deux membres éminents des « Classiques ») sont aussi souvent en désaccord, notamment autour du libre-échange (Ricardo y est favorable alors que Malthus préfère conserver la politique protectionniste de l’Angleterre). Malthus meurt le 29 décembre 1834 d’une crise cardiaque, mais ses idées, elles, restent bien vivantes.

Vision simplifiée de la théorie de Malthus
Crédits : Wikimedia Commons
David Ricardo (1772-1823) – Crédits : Wikimedia Commons

Très tôt, de nombreux auteurs critiquent la thèse de Malthus, qui s’oppose à l’aide des plus démunis, et pointent ses failles. Il est vrai que les observations effectuées au XXe semblent invalider les prédictions de Malthus : la population se limite dans les pays développés (phénomène de « transition démographique ») et la mécanisation de l’agriculture a augmenté les rendements alimentaires, faisant baisser le taux de malnutrition à l’échelle mondiale. Pourtant, ceux qui sont qualifiés de néomalthusiens (et souvent perçus négativement) existent bel et bien, et les thèses de Malthus connaissent même un regain d’intérêt. La crise des années 1880-90 favorise la montée des idées néomalthusiennes mais ces dernières sont accusées de tous les maux dans les années 1920, à tel point que toute propagande antinataliste est interdite. Certains anarchistes ajoutent aux idées de Malthus que la décroissance démographique est souhaitable pour éviter de fournir à la bourgeoisie de la main-d’œuvre et de la chair à canon. Le plus célèbre exemple de politique malthusienne reste celle de l’Enfant Unique en Chine (1979-2015), mais d’autres pays ont mis en place des mesures visant à faire baisser leur importante natalité (Inde, Iran, Vietnam…). Aujourd’hui, il est incontestable que la population mondiale augmente depuis le XXe siècle à une vitesse jamais vue (+6 milliards en 100 ans) et que les ressources naturelles commencent à manquer. Les hausses de la production et de la population ont causées des crises environnementales (changement climatique, pollution…) qui risquent d’entraîner des catastrophes. C’est pourquoi le néomalthusianisme est aujourd’hui de plus en plus fréquent au sein des mouvements écologiques qui prônent une stabilisation démographique (de nombreuses personnes refusent d’ailleurs volontairement d’avoir des enfants). Loin d’invalider les prévisions de Malthus, les événements les auraient donc confirmées.

Phénomène de « transition démographique – Crédits : Wikimedia Commons
Affiche chinoise issue de la Politique de l’Enfant Unique – Crédits : Wikimedia Commons

Il ne faut pas limiter la postérité de Malthus à ses théories sur la population. Il a également influencé la création de la théorie de la sélection naturelle de Darwin, et annonçait déjà le keynésianisme (un des plus importants courants économiques).  Keynes lui-même dira de Malthus qu’il était « le premier des économistes de Cambridge » (école keynésienne), car il mettait déjà en avant le rôle de l’épargne dans les crises de sous-consommation/surproduction du capitalisme et contestait ainsi la loi des débouchés de Say. Il est intéressant enfin de noter que Malthus a inspiré ces dernières années de nombreux personnages de fiction aux convictions pouvant être jugées de malthusiennes. On peut citer Thanos des films Avengers : Infinity War et Endgame, Richmond Valentine du film Kingsman ou encore Amalthus (son nom parle de lui-même) du jeu vidéo Xenoblade Chronicles 2, qui veulent tous trois limiter la population. Certes, ils jouent tous le rôle de méchant et emploient des moyens extrêmes, mais ils sont souvent des idéalistes et le public a souligné l’ambivalence de leurs motivations qui peuvent être comprises.

John Maynard Keynes (1883-1946) – Crédits : Wikimedia Commons
Thanos, personnage d’Avengers incarné à l’écran par Josh Brolin – Crédis : Pexels.com

On peut donc dire aujourd’hui plus que jamais que Malthus a eu un héritage important. Bien que le malthusianisme soit encore majoritairement perçu par ceux qui le connaissent comme pessimiste et dans l’erreur, voire diabolisé par certains comme un frein au développement, l’idéologie connaît un sérieux regain de popularité face aux défis environnementaux actuels qui semblent confirmer en partie l’analyse de Thomas Malthus qui, loin d’être maléfique, essayait simplement d’expliquer les problèmes que connaissait l’Angleterre et d’y trouver une solution. Cet article n’est bien entendu pas là pour faire l’apologie du malthusianisme, mon but étant simplement de présenter un penseur souvent méconnu dont les idées persistent actuellement et dont il me semblait intéressant d’analyser la postérité. La principale erreur de Malthus a peut-être été de ne pas voir ce que beaucoup mettent aujourd’hui en avant comme la véritable solution : la réduction non pas de la population, mais de sa consommation.

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